4. Le faucon et la colombe

Là-haut, dans la montagne, sur une abrupte paroi rocheuse, il y a une étroite plate-forme et, au milieu des cailloux, sans même un brin d’herbe pour les protéger, se trouvent trois oeufs bruns. Juste à côté, la mère faucon pèlerin est en train de dévorer une alouette que son compagnon vient de lui apporter. Car depuis des semaines elle ne fait que couver et ne s’interrompt que pour manger les proies que le mâle a chassées pour elle.

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Mais approchons-nous des oeufs. Tendez l’oreille… Entendez-vous, dans l’un d’eux, le petit bruit régulier d’un bec, tapant pour briser la coquille qui l’emprisonne ? Et soudain la première lézarde apparaît et l’aîné des oisillons émerge des débris calcaires. Petite boule de chair rose au duvet tout collé, il n’est pas très coquet le nouveau-né ! La mère faucon, découvrant ce spectacle, a aussitôt délaissé son repas pour revenir près de cette étrange créature. Instinctivement, elle la protège de son corps, en s’installant dessus.

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Le lendemain, le deuxième petit fait son apparition ; quant au dernier, il attend encore trois jours… Et bien sûr, à peine sortis des oeufs, les gosiers ouverts réclament la nourriture. C’est le père faucon qui assume cette lourde tâche, en chassant inlassablement pour toute sa famille. Et vous savez, pour ce genre d’oiseau, ce n’est pas toujours facile d’attraper une proie ! Evidemment, tout le monde se dit qu’ils ont des yeux perçants et des griffes acérées, mais cela ne fait pas tout… D’ailleurs, si vous ne me croyez pas, suivez avec moi la chasse du faucon pèlerin. Il vole jusqu’à un arbre mort sur lequel il se perche : c’est là son poste d’observation. Il ne bouge pas ; seuls, ses yeux énormes sont en action et surveillent de qui se passe autour de lui. Il peut rester ainsi très longtemps… Soudain, au fond de la vallée, il vient d’apercevoir un petit groupe de grives qui se rapproche.

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Alors, lentement, majestueusement, le faucon pèlerin décolle de son observatoire et s’envole dans la direction opposée à celle des oiseaux. Cela vous étonne ? Mais attendez… vous allez comprendre. Le rapace décrit une grande boucle, en battant vigoureusement des ailes pour gagner de la vitesse. Lorsqu’il a fini son mouvement circulaire dans le ciel, il est loin des grives qui, elles, ont continué d’avancer en ligne droite ! Mais, quand il est parvenu au meilleur endroit pour se placer, alors il se trouve juste derrière ses victimes… Brusquement, il descend en piqué comme une bombe, les ailes serrées contre le corps. Sa vitesse augmente : 50… 100… 150… 200… 250… 300 kilomètres heure ! Oui, vous avez bien lu : notre champion réalise cet incroyable exploit : 300 kilomètres heure ! Mais, quand il touche au but, les grives, ayant entendu le sifflement terrible du bolide au-dessus d’elles, se sont dispersées. Seule, une bête moins rapide que les autres se fait saisir en plein vol par les serres puissantes du faucon. Cette fois, notre rapace a eu de la chance, mais cela ne marche pas à tous les coups…
Bien nourris par leur père, les petits grossissent vite. Ils sont maintenant recouverts d’un épais duvet blanc et leur mère n’est plus obligée de les couver. Elle survole le coin, prête à intervenir à la moindre attaque. Tenez, profitons que les enfants sont seuls pour les présenter : les deux plus petits, contrairement à ce que vous pourriez penser, sont les mâles, Hor et Isor, et la petite grosse c’est la femelle, Hora. Et, dans cette histoire, c’est Hora qui nous intéresse. Pourquoi ? Eh ! bien nous allons la surveiller de près et vous comprendrez…

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Voici le père faucon qui revient avec un pigeon. Sur le rocher, c’est un peu la confusion, les petits se bousculant pour avoir leur part du butin. Quand ils ont fini de manger, Hor et Isor s’endorment dans les cailloux, tandis qu’Hora, bien dressée sur ses pattes, contemple devant elle le précipice qu’il faudra affronter pour savoir voler. Oui, Hora n’a qu’une idée en tête : grandir et savoir voler. Alors, sur sa plate-forme rocheuse, inlassablement, elle s’entraîne, se soulève, volette, retombe, tandis que ses frères, eux, ne songent qu’à dormir ou se chamailler.

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Les semaines passent : les jeunes faucons grandissent. Peu à peu, leur plumage d’adulte apparaît. Fini l’épais duvet blanc ; ils ont maintenant un bel habit couleur de feuilles mortes et, sur le plastron, des plumes blanches et noires dessinent comme des larmes. Hora qui, depuis quelques jours, ne cessait de voleter au-dessus de l’aire, est immobile au bord du précipice. Ses yeux fixent l’horizon comme si elle cherchait quelque chose. Soudain elle se retourne, observe ses deux frères qui se chamaillent en piaillant comme à leur habitude, lève la tête vers sa mère perchée un peu plus haut puis, regardant le vide en dessous d’elle, brusquement elle ouvre ses ailes et s’élance…

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Grisée par son audace, elle n’a aucune peur même si, elle le sait bien, ses mouvements ne sont pas très assurés. Il y a si longtemps qu’elle attend cet instant et cette fois ça y est : elle vole… De loin, son père l’a vue faire ; il s’approche d’elle et l’accompagne jusqu’à un pic d’où ils peuvent contempler toute la vallée. Ils restent ainsi côte à côte un long moment. Immobiles, ils scrutent tous deux le paysage en contrebas. Pour lui, c’est l’observation habituelle qui précède la chasse ; pour elle, ce n’est que le regard neuf d’un rapace aux premiers jours de sa puissance. Soudain son père aperçoit un groupe de pigeons gris se détachant sur le feuillage sombre des arbres.

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Alors, superbement, il décolle et prépare son attaque surprise tandis qu’Hora, qui n’a pas bougé, découvre avec intérêt cette astucieuse tactique. Elle voit tout : l’immense courbe dans le ciel, la descente en piqué, la panique des oiseaux et la capture d’un jeune sachant à peine voler. Le rapace revient ensuite près d’elle et lui livre le pigeon encore vivant. Puis il repart, laissant sa fille à son destin…
Alors commence pour Hora une nouvelle vie. Jour après jour, elle apprend à chasser, comme son père lui a enseigné, mais ses premières tentatives ne sont pas souvent couronnées de succès. Parfois le mouvement circulaire qui précède l’attaque n’est pas assez important et les oiseaux alertés précocement s’enfuient avant qu’elle n’ait pu fondre sur eux. Il arrive aussi que sa vitesse ne soit pas suffisante au moment décisif ou bien qu’elle ne réussisse pas à saisir sa victime. Enfin, voulant capturer un lièvre ou un mulot, elle est parfois surprise par la rapidité de fuite de ces rongeurs. Heureusement l’abondance de jeunes animaux à cette époque de l’année lui facilite grandement la tâche et, très vite, elle perfectionne toutes les finesses de chasse de sa race. Lorsqu’elle est repue, elle reste sur son observatoire préféré, un pic où, des heures durant, elle scrute les alentours à la recherche d’autre chose qu’une simple grive ou même un lièvre.

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Oui, Hora guette… Elle ne se lasse pas de contempler les hirondelles qui voltigent en criant dans le ciel d’été :

Tiip… Tiipiitt… Tiip… Tiipiitt… Tiip… Tiip… Tiip…

Dans ses yeux de faucon, il y a de la tristesse… Ce qu’elle cherche ainsi obstinément, c’est bien sûr l’hirondelle qu’elle a tant aimée autrefois. Elle se souvient de Tip avec douleur ; elle repense avec attendrissement aux jeux aériens qu’ils avaient ensemble lorsqu’elle s’appelait Tipitt. Elle n’oublie pas, elle n’oublie rien, pas même sa première vie, pourtant si éphémère. Chaque fois qu’elle changeait de peau à son retour sur terre, il y avait toujours un signe qui rappelait les difficultés vécues par le précédent animal : le dard écorné de Zizou la moustiquette devenu la trompe raccourcie d’Hua, ou bien la léthargie fatale à Tipitt. Pourtant, cette fois, son bec était normal ; elle ne se transformait pas en statue de pierre à la moindre somnolence… Non, rien de tout ça, simplement la tristesse d’avoir perdu son bien-aimé…
De nombreuses fois déjà, Hora a cru retrouver Tip. Elle tentait alors de s’approcher de celui qu’elle prenait pour son compagnon, convaincue qu’il la reconnaîtrait, mais, effrayé, l’oiseau s’enfuyait au plus vite avant qu’elle n’ait pu l’aborder. Malgré ces échecs répétés, Hora garde l’espoir. L’amour est un guide si puissant ! Mais ce qu’elle ignore, c’est que Tip n’est plus une hirondelle : au terme de son voyage en Afrique, il est revenu sur le lieu de la  disparition de sa compagne et, ne l’ayant pas retrouvée, il s’est laissé aller au sommeil pour redevenir de pierre… Il pensait ainsi pouvoir la rejoindre.

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Sans se décourager, Hora continue sa quête. Chaque vol d’hirondelles est pour elle un espoir. Elle tente alors vainement de s’en approcher car ces oiseaux sont sans doute les seuls à pouvoir rivaliser d’adresse avec les faucons pèlerins. Bien sûr, Hora est très rapide, mais que faire face aux prouesses aériennes des hirondelles ? Elle est bien placée pour les connaître… Le plus triste dans cette histoire, c’est qu’elle ne cherche pas le bon animal…
De jeunes faucons vigoureux tentent de séduire cette impassible femelle, mais elle les ignore et va même parfois jusqu’à les chasser. Eux ne comprennent pas et, vexés par sa froideur, ils commencent à se moquer d’elle. Ayant remarqué son étrange habitude de poursuivre les hirondelles, chose absurde pour un faucon qui jamais ne perd son temps avec des oiseaux plus agiles que lui, ils répandent partout la rumeur qu’Hora est folle et qu’il vaut mieux l’éviter. Ainsi elle devient de plus en plus solitaire, ce qui ne la gêne pas vraiment, car elle peut continuer ses recherches sans crainte d’être importunée.

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Les mois passent. Hora est maintenant adulte. Un jour, perchée sur un pic, au sommet de la montagne, elle aperçoit au fond de la vallée, un groupe de colombes qui avance dans sa direction. Depuis de longs jours, elle n’a pas capturé une seule proie. Occupée par d’autres recherches plus importantes, elle avait presque oublié sa faim, mais, en voyant soudain ces oiseaux, d’un coup d’ailes, elle se décide enfin à chasser. Suivant la tactique immuable de sa race, elle s’envole dans la direction opposée aux colombes, gagne de l’altitude et de la vitesse, en décrivant une superbe boucle dans le ciel. 50… 60 kilomètres heure. Et toujours de puissants coups d’ailes. 70… 80… 90… Jetant un regard aigu et gourmand vers les oiseaux, elle en remarque un à l’écart du groupe. Il est à l’arrière et tourne la tête d’un côté, puis de l’autre, comme s’il cherchait quelque chose…

Colombe

100… 110 kilomètres heure. Hora est maintenant derrière les oiseaux, loin et très haut dans le ciel. Elle concentre son attention sur cette vulnérable colombe dont elle a fait sa proie. Elle descend en serrant les ailes contre son corps. 120… 140… 160… C’est une vraie bombe qui siffle dans sa course. 200… De temps à autre, elle agite les ailes pour se freiner un peu et ajuster sa direction sur sa cible. 220… 250… 280… Elle y est presque. Les oiseaux l’ont entendu. Ils ont tous fui, tous sauf un, le dernier, la proie qui se retourne brusquement pour affronter le danger. 300 kilomètres heure… Le point de rencontre.

BRRROUOUOU…

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On entend un roulement de tonnerre ; un éclair fulgurant déchire le ciel. À l’instant précis où le rapace s’abat sur la colombe, celle-ci s’écrie :
– Zizou !
Mais Zizou Hora est foudroyée avant même d’avoir compris ce qui se passait. Son corps tombe comme une pierre jusque sur le sol, tandis que des plumes de faucon et de colombe mêlées descendent en tourbillonnant dans les airs. La colombe, nouvelle vie de Tip, est absolument terrifiée. Au moment même où il comprenait qui était ce rapace, c’était terminé. Hélas ! Pourquoi avait-il fallu qu’ils se retrouvent en ennemis héréditaires, eux qui s’aimaient tant…
Du haut du ciel, deux anges faucons vinrent chercher le corps de la belle Hora et l’amenèrent au paradis de ces oiseaux. Questionnée par le Dieu Horus, Hora demanda, sans réfléchir un seul instant :
– Je veux revenir comme une femme.
Sur terre, les plumes de colombe et de faucon mêlées laissaient espérer de tendres retrouvailles…

Liens pour les photos : Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade, RTBF.BE, Faune
Merci à Benoît Henrion pour ses photos. Découvrez son blog.

Merci à Xavier Brosse  pour la photo du jeune faucon pèlerin, à Sophie pour celle de l’hirondelle et à Flavie pour la colombe.

NOTES