3. Les deux hirondelles

Deux hirondelles, s’échappant d’une case en Afrique, commençaient ensemble une nouvelle vie. Tip était le nom du mâle, Tipitt celui de la femelle. Zigzaguant au dessus du village, ils découvraient le plaisir de voler librement en poussant de petits cris de joie  :

Tiip… Tiipiitt… Tiip… Tiipiitt… Tiip… Tiip… Tiip…

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Il faut dire qu’ils avaient beaucoup de raisons d’être heureux : d’abord ils étaient très amoureux l’un de l’autre, ensuite ils savouraient le plaisir d’être ces oiseaux voltigeurs et rapides que tous envient, enfin ils venaient d’échapper à de tels périls… Eh ! oui, même si jeunes, ils avaient pourtant derrière eux une longue vie… Tip et Tipitt, qui faisaient maintenant des acrobaties dans le ciel, appréciaient leur légèreté et leur souplesse et riaient de leur lourdeur passée. On les avait libérés du bois et maintenant ils volaient, volaient à en perdre le souffle. Ils s’amusaient comme des enfants, s’élevant très haut dans le ciel si bleu et redescendant à toute allure pour venir raser hommes, arbres ou maisons. Ils étaient les as de la voltige…

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Quand vint le premier soir de leur vie d’hirondelles, ils se posèrent sur la plus haute branche d’un baobab. Blottis l’un contre l’autre, ils s’apprêtaient à dormir quand soudain ils sentirent tous les deux en même temps une étrange raideur qui envahissait leur corps. Tip, le premier, comprit ce qui leur arrivait :
– Tipitt, vite ! Il faut bouger sinon nous allons redevenir de bois comme les statues d’éléphants. Huor n’a sans doute pas très bien réussi notre transformation…
Comme sa compagne ne réagissait pas, péniblement il se souleva et se mit à voleter autour d’elle, la piquant de temps à autre avec son bec, pour tenter de la réveiller. Finalement, elle secoua une aile, puis l’autre. Ils étaient sauvés ; le charme était rompu… du moins pour l’instant. Ils comprirent soudain que leur vie d’hirondelles ne serait sans doute guère plus simple que les précédentes. Chaque nouvel animal conservait des traces des événements passés ; ils le savaient désormais. Éléphants, ils en avaient déjà fait la triste expérience : Hua avec sa trompe aplatie, douloureux souvenir de sa vie de moustiquette, et Huo tendre et fragile, comme le petit insecte qu’il avait été. Et maintenant qu’ils étaient deux hirondelles la malédiction du sorcier africain les poursuivait : s’ils restaient trop longtemps immobiles, ils redevenaient deux animaux de bois…

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Ayant compris tout cela, ils réfléchirent ensemble à ce qu’ils devaient faire. La première, Tipitt prit la parole :
– Il nous faudra ménager nos forces si nous ne pouvons pas dormir. Tiipiiit ! Tiipiitt !
– Et surtout nous serons obligés de nous reposer à tour de rôle. Tiip ! Tiip ! Celui qui sera de garde devra surveiller l’autre pour l’empêcher de s’endormir. Tiip ! Tiip ! Ce ne sera pas facile…
Ils parlaient en secouant leurs ailes pour ne pas céder au sommeil. Ils apprirent ainsi à toujours bouger un peu lorsqu’ils se reposaient.
Le jour suivant, ils décidèrent d’entreprendre le voyage de retour vers la France qu’ils avaient quittée il y avait bien longtemps, lorsqu’ils n’étaient encore que des moustiques. En Afrique, il faisait vraiment trop chaud et il était difficile de bouger sans cesse dans ces conditions ! Les folies de la veille pour essayer leurs ailes toutes neuves étaient terminées. Ils avaient devant eux une longue route et, ne pouvant guère se reposer, ils devaient être très prudents, mais l’amour qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre les aidait beaucoup. Ils arrivèrent même à dormir à tour de rôle ! Celui qui était de garde bougeait sans cesse les ailes ou la tête de l’autre avec tant de tendresse que son sommeil n’était pas dérangé.

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Le voyage dura longtemps : trois semaines ? Un mois ? Ils ne savaient pas très bien. Mais quand enfin ils arrivèrent près du lac où était née Zizou, ils connurent tous deux une joie immense : il y avait tout près de là une maison en ruines où ils purent construire leur nid. Oui, vous avez bien compris : leur nid ! Car Tipitt était sur le point de pondre des oeufs… Alors, une journée entière, Tip, malgré la fatigue du voyage, ramassa de la terre argileuse et des herbes sèches avec lesquelles, amoureusement, patiemment, il façonna la maison douillette où leurs petits verraient le jour. C’était une solide construction dont il était très fier. Il l’avait accrochée à l’une des poutres qui, naguère, soutenait le toit de l’habitation. Le soir venu, Tipitt s’installa dans le nid et, le lendemain matin, il y avait, enfouis dans les brindilles, quatre petits oeufs que notre hirondelle se mit à couver avec amour…
Deux semaines plus tard, les deux parents attendris virent les coquilles se lézarder les unes après les autres pour chaque fois libérer une tête ébouriffée dont le bec s’ouvrait aussitôt et piaillait avec force pour réclamer de la nourriture. À partir de cet instant, la vie devint très compliquée pour nos deux oiseaux car il fallait nourrir les quatre petits hirondeaux et ce n’était pas rien ! Sans cesse, Tip et Tipitt, à tour de rôle, volaient, gobaient des insectes, revenaient au nid et repartaient. Ils ne s’arrêtaient jamais : les oisillons avaient toujours faim… Pour arranger tout, les pauvres parents ne voulaient pas capturer de moustiques, – on comprend pourquoi ! – ce qui fait qu’il ne leur restait que les mouches, les moucherons, de petits papillons et parfois des cousins  – et là c’était du beau gibier ! Évidemment ils avaient souvent envie de se reposer, mais s’ils restaient immobiles plus de cinq minutes, on sait ce qui pouvait leur arriver…

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Quand les petits dormaient, ils pouvaient enfin s’arrêter, mais de vrai sommeil il n’était point question car l’accalmie ne durait jamais très longtemps et les quatre becs, qui se rouvraient l’un après l’autre, rappelaient aux pauvres hirondelles leurs devoirs de parents.
Ce fut vraiment une période très dure. Ensuite les choses commencèrent à s’arranger un peu lorsqu’il y eut les premiers cours de vol et les repas qui les accompagnaient. Tip s’occupait des deux garçons et Tipitt des deux filles. Ils apprenaient tous bien même si, de temps à autre, ils rataient un peu leurs zigzags. La plus jeune des filles, en particulier, progressait moins vite que les autres. Elle était plutôt distraite et surtout très gourmande… Un jour, tandis qu’elle volait loin derrière le reste de la famille, elle tomba sur un nuage de moucherons qu’elle se mit à gober les uns après les autres avec application. Occupée comme elle était, elle ne vit pas son frère aîné qui arrivait vers elle dans un superbe looping. Ils se cognèrent très fort et la petite se fit sévèrement réprimander par sa mère.

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Quand tous les jeunes surent très bien voler, il fallut songer au départ vers l’Afrique car la fraîcheur arrivait et les jours raccourcissaient irrémédiablement. Il était important de quitter la France au plus vite avant les premiers froids qui pourraient être fatals à nos oiseaux. Déjà, depuis plusieurs jours, toutes les hirondelles des environs se rassemblaient sur les fils électriques, discutant entre elles du prochain voyage. Les jeunes s’inquiétaient de cette aventure inconnue et, rassurantes, les plus anciennes leur promettaient une vie meilleure sous le généreux soleil d’Afrique. Enfin, le grand moment arriva ; chacun oublia ses peurs et, les uns après les autres, les oiseaux prirent leur vol, tandis que sur la terre les hommes regardaient avec tristesse disparaître ces messagers du printemps…

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Tip volait en avant avec ses deux garçons et la fille aînée qui était aussi rapide que ses frères. Tipitt et la plus jeune les suivaient à distance. Il était convenu que le premier groupe s’arrêterait régulièrement pour attendre les deux femelles qui se fatiguaient plus vite. Tout se passa bien les premiers jours et la famille avançait bien dans ce long voyage. Malgré tout, Tip s’inquiétait beaucoup car sa compagne était de plus en plus lasse, mais elle le rassurait en disant qu’elle en avait vu d’autres et qu’il ne pouvait rien lui arriver…
Un matin, Tipitt, qui n’avait cessé de manger des cousins, abondants en cette saison, décida de se reposer sur un fil électrique. Elle pensait rester là quelques instants pour reprendre son souffle. Grand mal lui en prit : exténuée par ces longues journées de vol, elle s’endormit…
Pendant ce temps, la dernière de la famille voletait dans les environs, gobant avec voracité mouches et cousins qui passaient devant son bec. Elle avait oublié sa mère, son père, ses frères et même le voyage en Afrique, se concentrant goulûment sur ces friandises que le ciel lui offrait. Elle ne vit donc pas ce qui arrivait à Tipitt : la pauvre hirondelle, submergée par un pesant sommeil, devint aussi dure que du bois et tomba de son perchoir dans un fourré… Elle avait retrouvé la consistance d’une statue.

Merci à Michel Lamarche pour les photos. La dernière est de John Wright. On peut la retrouver sur le site Ornithondar.

NOTES