2. Hua l’éléphantine

Un jour, dans la savane africaine, naquit une éléphante que ses parents appelèrent Hua et qui, très tôt, eut également un surnom : « l’éléphantine ». Pourquoi ce surnom ? Eh bien voilà ! Lorsque Hua vint au monde, toute la tribu s’aperçut immédiatement qu’elle avait quelque chose de bizarre : sa trompe était moitié moins grande que la normale et, au lieu de se rétrécir au bout, comme pour tout éléphant digne de ce nom, la sienne s’élargissait, ce qui lui donnait vraiment une drôle d’allure. Alors tous ses congénères la baptisèrent « l’éléphantine » car elle ressemblait à un éléphant sans en être vraiment un…

hua
Ce que tous ignoraient c’était qu’Hua l’éléphantine était en réalité la deuxième vie de Zizou la moustiquette, revenue sur terre après avoir été écrasée par un homme africain. Zizou, pas folle, avait voulu cette fois prendre l’aspect d’un gros animal : ce fut donc Hua l’éléphantine. Seulement voilà, la gourmandise de Zizou l’avait conduite à piquer des bêtes à la peau trop coriace et, dans l’histoire, elle avait abîmé son beau dard étincelant comme une épingle… Cette pénible aventure valut à Hua de naître avec une trompe au bout aplati : c’était l’ancien dard à moitié écrasé de Zizou la moustiquette ! Toujours est-il que cette trompe bizarre était un sujet de moquerie pour les frères d’Hua et ensuite tous les éléphants du coin… Il arrivait à notre pauvre éléphantine de regretter son ancienne vie où elle aurait pu se venger de tant de cruauté. Il y avait pourtant un éléphanteau plutôt malingre qui la suivait partout et cherchait son amitié ; mais Hua qui, en changeant de peau, avait pris un sale caractère, ne cessait de le repousser.

huo

Elle grandit ainsi et vint le jour où elle sut parler. Mais hélas ses premiers mots déclenchèrent l’hilarité générale :
– Huuu ! m’appelle Huuua. Huuu ! PouHquoi Huuu ! Hiez-vous ? Huuu !
Et oui ! Elle parlait du nez et, de temps à autre, sa voix ressemblait au son d’une trompette !
Vexée par ces rires injustes, elle partit pleurer dans un taillis…
– Houuu Houuu Houuu Huuu !
Houuu Houuu Houuu Huuu !
Alarmée par les pleurs et les coups de trompette de la pauvre Hua, Elea, sa mère, finit par la trouver, se coucha près d’elle et la câlina.
– Il ne faut pas pleurer Hua ! Ils se moquent de toi mais, dans le fond, ils t’aiment bien tu sais…
Mais la pauvre éléphantine continuait à pleurer.
– Houuu Houuu Houuu Huuu !
Houuu Houuu Houuu Huuu !
– Allons, dit Elea, il ne faut pas faire tant de bruit dans la savane. Tu vas attirer les lions et que ferons-nous alors ? Ils pourraient nous attaquer, nous dévorer peut-être !
– Huuu ! Eh bien ! Hant pis ! Huuu ! Huuu ! Comme Fa, perFonne ne m’embêHera plus ! Huuu !
– Il ne faut pas dire ça ma chérie. Tu es une belle éléphantine et je suis sûre qu’un jour tu seras heureuse.
Elles restèrent ainsi tout le jour, blotties l’une contre l’autre. Quand le soir arriva, elles rejoignirent le troupeau. Hua était très calme, mais aussi très triste… Elle ne disait rien, restant seule dans son coin…
Huo, l’éléphanteau maladif qui la suivait partout, l’observait à distance. Ah ! la solitude, lui aussi connaissait : son corps chétif se fatiguait très vite et les autres ne voulaient pas de lui dans leurs jeux. Huo attendit ainsi un bon moment ; il n’arrivait pas à se décider. Il faut dire qu’il avait un secret à révéler à la pauvre éléphantine, un secret qui, sans nul doute, lui rendrait le sourire. Mais il était si timide et puis Hua avait un fichu caractère…Soudain elle le regarda et enfin Huo, ragaillardi, s’approcha d’elle. Doucement, tout doucement, il la caressa du bout de la trompe et tendrement lui demanda :

huo hua

– Veux-tu jouer avec moi ?
Butée, elle ne répondait pas.
– Tu ne veux pas ? insista-t-il.
Comme elle se taisait encore, il continua :
– Tu ne veux pas me parler ?
– Huuu ! Dès que Huuu paHle, Hout le monde Fe moque de moi. Huuu ! Ils diFent que Huuu Fuis une HHompeHHe. F’ils FaFaient pouHquoi Huuu Fuis comme Fa…
À ces mots, le coeur d’Huo se mit à battre plus fort. Sans réfléchir, avec beaucoup de tendresse et de malice, il lâcha cette phrase :
– Tu aimais mieux la vie de moustiquette…
Abasourdie, Hua le regarda longuement et, voyant dans ses yeux une flamme qu’elle connaissait bien, elle murmura enfin :
– FuFou ! F’est Hoi ? Mon peHit mouFHique !
– Eh ! oui, c’est moi, Zuzou, ton petit moustique…
– Mais comment est-Fe poFFible ?
– Quand tu as été écrasée, la tristesse m’a fait mourir juste après toi. Et quand je suis arrivé au Grand Marais, j’ai entendu ce que tu demandais à Zuzor avant de disparaître. Ensuite, c’était facile : je n’avais plus qu’à dire comme toi…
– Ah ! Mon FuFou… – Non, maintenant, je m’appelle Huo et je me fiche pas mal de ta voix de trompette ! Allez, viens avec moi…
Enfin heureuse, pour la première fois de sa vie d’éléphantine, Hua le suivit et ils commencèrent à jouer ensemble, courant et sautant partout. Quand Huo était fatigué, ils s’arrêtaient et se racontaient des histoires. Elle le faisait beaucoup rire en imitant le son de la trompette. À partir de ce moment, ils devinrent inséparables, à la plus grande satisfaction d’Elea.
Cette année-là, dans la savane, la sécheresse fut très grande et les éléphants, groupés au bord de l’unique point d’eau, attendaient tristement la saison des pluies. Or, un soir, arriva la pire chose qui soit : le feu ! Les grandes herbes, jaunies par des semaines d’aridité, s’embrasèrent comme de la paille et les flammes, attisées par un vent destructeur, coururent très vite sur toute la savane. Affolés, tous les animaux fuyaient ce cauchemar, cherchant un endroit où se réfugier. Les milliers de sabots précipités dans ce galop infernal faisaient trembler le sol dévasté de la terre africaine. On entendait de très loin la fuite éperdue du troupeau d’éléphants qui ponctuaient leur course de barrissements terrifiés…

feu

Hélas ! Huo, qui était chétif, se fatiguait beaucoup dans cette lutte mortelle et arriva ce qui devait arriver… Alors que tous les animaux allaient enfin trouver refuge, à des kilomètres de leurs territoires respectifs, dans un point d’eau plus large que les autres, Huo se prit la patte avant dans une racine et tomba. Affolée, Hua essaya de l’aider à se relever mais le pauvre éléphanteau, qui avait dû se casser quelque chose, hurlait de douleur. Alors sa compagne se mit à trompeter, comme seule elle savait le faire :
– Houuu Houuu Houuu Huuu !
Houuu Houuu Houuu Huuu !
Entendant ce cri de détresse, les hippopotames, les rhinocéros et bien sûr les éléphants vinrent à leur secours. Ils arrivèrent juste à temps car déjà de grandes flammes léchaient herbes et arbustes dans le dos de nos deux amis. Utilisant avec ingéniosité et adresse queues, trompes et cornes, les mastodontes firent un brancard pour le petit Huo et le transportèrent ainsi jusqu’au point d’eau. Puis, pendant des heures interminables, les éléphants aspirèrent avec leur trompe le précieux liquide qu’ils recrachaient ensuite sur les flammes pour tenter de les repousser. Il faisait très chaud, même dans l’eau, et tous les animaux se demandaient s’ils allaient survivre…

elephants eau
Lorsque le jour se leva, tous étaient désespérés et convaincus de leur mort prochaine. Mais soudain on entendit le tonnerre ; des éclairs déchirèrent le ciel et enfin la pluie se mit à tomber, d’abord en grosses gouttes isolées, puis en une trombe puissante qui, très vite, éteignit le terrible incendie. Quand les nuages n’eurent plus de larmes à verser sur la savane, il ne restait plus qu’un désert noir et fumant, mais les animaux étaient sauvés… du moins, pour l’instant. Car les jours suivants furent très durs pour tous : il n’y avait plus une feuille, plus une herbe, plus une écorce à manger et très vite la faim se fit sentir…

elephants affamés
Le troupeau d’éléphants marcha longtemps, longtemps. Un soir, ils arrivèrent près d’un village que le feu n’avait pas atteint. Il y avait là un peu d’herbe et de maigres arbustes. Ils attendirent la nuit et s’approchèrent. Huo et Hua, plus téméraires que leurs aînés, s’aventurèrent jusque sur la place du village. Flairant dans une case une odeur prometteuse, ils passèrent leur trompe par la porte et, ayant trouvé une marmite pleine de millet, ils se servirent copieusement. Seulement voilà, cette demeure était celle du sorcier… Lorsqu’il les entendit, il se leva doucement, prit sa canne magique et brusquement les frappa tous deux. C’est ainsi qu’Hua et Huo furent changés en petites statues de bois et allèrent rejoindre la collection du sorcier sur une étagère.

elephant bois 2
Il y avait là toutes sortes d’animaux : des lions, des hippopotames, des antilopes, des rhinocéros, des hyènes et une dizaine d’éléphants dont un plus gros que les autres. Quand le sorcier, satisfait de sa nouvelle prise, se fut recouché et que tout fut à nouveau paisible, ces malheureuses bêtes, prisonnières du bois, se mirent à penser à voix haute. Étant donné leur petite taille, personne ne pouvait les entendre, pourtant les discussions allaient bon train. Huor, le plus vieux des éléphants, qui était aussi le chef de cette petite troupe, s’adressa aux nouveaux venus :
– Comment vous appelez-vous, mes enfants ?
– Huuu ! m’appelle Huuua.
– Eh bien ! tu es une drôle d’éléphantine !
– Huuu Fais. Huuu Fuis une HHompeHHe… Huuu ! Huuu !
– Tais-toi, pauvre petite folle. Si ta voix est comme le son d’une trompette, eh bien tu vas nous faire repérer ! Et toi, mon garçon, comment te nommes-tu ?
– Moi, c’est Huo.
– Mes pauvres enfants, vous êtes bien jeunes pour vous retrouver ici. Je vais faire quelque chose pour vous. À force de vivre près du sorcier, j’ai appris quelques-uns de ses secrets…
– Huuu ! Qu’allez-Fous Faire ?
– Voulez-vous avoir une deuxième vie ?
– Huuu ! Encore ! F’est déFa ma deuFième Fie. Huuu !
– Qu’étais-tu donc avant ?
– Huuu ! Une mouFHiqueHHe ! Et Fa n’a paF éHé FaFile.
– Veux-tu changer ?
– Houuuiii !
Se rappelant l’oiseau qui les avait amenés en Afrique quand elle était insecte, elle s’écria :
– Huuu Feux êHre Une HiHondelle !
Elle se disait qu’ainsi elle pourrait aller où elle voudrait…
– Très bien, répondit Huor. Et toi Huo, que désires-tu ?
– Je veux rester avec Hua…
– Donc tu seras également une hirondelle.
– Mais comment allez-vous faire ?
– Faites-moi confiance et n’ayez pas peur.
Alors, imperceptiblement, la grosse statue d’Huor se rapprocha des deux éléphanteaux. Doucement, tout doucement, il les poussa jusqu’au bord de l’étagère et bientôt les deux figurines d’Hua et Huo tombèrent dans le vide. En touchant le sol, elles se brisèrent et, libérées de leur gangue de bois, deux hirondelles s’échappèrent par la porte de la case…

NOTES