La porte (2)

Alors, enfin seule, notre porte commençait son entraînement quotidien. Elle se concentrait sur ses deux battants, jusqu’à leur imposer un léger mouvement, puis elle se relâchait. Ainsi, elle créait de petites oscillations qui étaient comme le prolongement de sa respiration d’objet. Elle mettait tant d’application dans ces séances de gymnastique qu’elle obtenait de jour en jour plus d’amplitude dans ses mouvements.

Au bout de deux mois, elle était devenue si habile qu’elle était capable d’imiter la poussée des deux mains du serveur pressé de rentrer chez lui. Elle avait réussi à bouger ses battants comme des ailes pour pouvoir s’envoler, mais à quoi servait tant de travail s’il ne s’agissait que de faire un tour dans le réfectoire ?

Après l’euphorie de la réussite, elle sombra dans la déprime… Elle continuait de vivre son triste destin de porte clouée sur ses gonds, poussée par les uns ou les autres, sans aucune liberté. Mais un soir, le destin lui donna un coup de pouce…

Elle sommeillait paisiblement, à deux battants, quand soudain, elle sentit une odeur inhabituelle côté cuisine. C’était comme si le cuisinier avait oublié un plat au four. Au début, ce n’était pas une odeur désagréable, juste une fricassée d’oignons, puis c’est devenu âcre et entêtant, sans compter la chaleur et soudain les flammes ont commencé à lécher le bois de la porte. Paniquée, elle se mit à reprendre ses exercices d’oscillation avec vigueur pour empêcher le feu de la dévorer. Le courant d’air ainsi provoqué, propagea la chaleur dans le réfectoire. La montée brutale de la température fit exploser une des vitres de la salle…

Enfin ! Notre porte pouvait s’échapper hors des murs de l’entreprise. Elle accentua les oscillations de ses battants, tira de toutes ses forces vers le haut et prit son envol dans le réfectoire, avant de s’échapper par la fenêtre…

Un clochard, assis sur un banc non loin de là, vit passer au-dessus de sa tête cette battante, bien différente des chouettes, hiboux et chauve-souris qui vagabondent normalement dans la nuit. Cramponnant sa bouteille d’une main, l’homme se frotta les yeux de l’autre en répétant : « Ah ! ben ça alors ! Ah ! ben ça alors ! ».

Le matin, lorsque un assureur vint enquêter sur les causes du sinistre, il eut beaucoup de mal à garder son sérieux devant le vagabond qui ne cessait de dire : « Je l’ai vue, j’vous dis, une porte qui volait ! Je l’ai vue, j’vous dis ! ».

Personne ne voulut le croire. Pourtant, c’est la vérité. Figurez-vous que trouvant une bouteille vide qui traînait près d’un banc, en bon écologiste que je suis et pensant aussi aux enfants qui pourraient se blesser, je l’ai ramassée pour la mettre dans le container de verre qui se trouvait juste à côté. Et c’est à cet instant que la bouteille m’a raconté cette histoire. Eh ! oui, les bouteilles aussi parlent, comme les portes et les autres objets. Tenez, par exemple, un jour… mais peut-être préférez-vous que j’arrête là. D’accord, on verra une autre fois….

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