La porte (1)

Voici un conte écrit il y a quelques années, à une époque où je racontais des histoires avec mes copines de Tout conte fée. Je le publie pour donner suite à une discussion avec Marie-Christine Grimard sur la vie des objets. Consultez pour cela son texte : Une image…une histoire : Duo de marbre

Une porte rêvait de s’envoler. Oui, vous avez bien compris : une porte. Il n’y a pas que les enfants ou les poètes qui rêvent… les objets aussi ! Mais personne ne les écoute. Alors, bien sûr, vous allez me dire : encore une histoire de conteuse. Ils ne font qu’inventer, ces gens-là…

Bon, d’accord pour toutes vos objections. Toujours est-il que cette porte, c’était une battante. Elle savait ce qu’elle voulait.

D’ailleurs, quand je dis que c’était une battante, c’est exactement ça… Elle possédait deux battants qui s’ouvraient d’un coté sur la cuisine d’une entreprise bien connue – dont je tairais le nom pour ne pas faire de publicité sauvage ! – et de l’autre sur la cantine où, chaque jour se retrouvaient tous les employés. Bref, cette porte avait une vie rythmée entre graillons et discussions…

Chaque midi, elle devait subir les multiples allées et venues du personnel de la cuisine qui apportait les plats cuisinés dans le self. Et vous savez, on n’imagine pas ce que peut endurer une porte de réfectoire… Ses deux battants allaient et venaient sans cesse, au gré des poussées des employés qui apportaient les crudités, assiettes anglaises, jambon beurre, saucisses, spaghettis, entremets, îles flottantes et autres propositions du menu que le chef avait concocté dans sa cuisine.

Pendant les deux heures où l’on servait les repas, elle se faisait bousculer dans un sens, puis dans l’autre, s’ouvrant sur la cuisine puis sur la salle, oscillant sur ses gonds au rythme de la frénésie salariée et conviviale de l’entreprise. Un coup de coude par ci, un coup de pied par là, sans compter les moments terribles où, de ses yeux de hublots, elle voyait arriver, côté salle, un serveur aux mains vides qui, ravi et plein d’allant de regagner la cuisine en fin de service, tendait les deux mains en avant pour la pousser avec force.

Bien sûr, elle aimait ces moments qui la faisait vivre pour une juste cause : nourrir toutes ces personnes qui, au milieu de leurs horaires de travail, se retrouvaient pour partager un repas et oublier provisoirement les contraintes. Mais elle ne pouvait s’empêcher de rêver… Je dirais même que c’est cela qui la faisait tenir sous les multiples coups subis chaque jour.

Dans l’après-midi, tout se calmait et, après une dernière oscillation autour de ses gonds, au passage du cuisinier et de l’économe, elle se retrouvait seule au milieu des autres objets. Il n’y avait plus de mouvement, plus de discussions, plus d’allers et venues incessants, plus rien que les lointains bruits de portes de voitures et des voix sur le parking et soudain, plus rien… Tous étaient rentrés chez eux.

Dans le réfectoire, il arrivait qu’une mouche prisonnière dans la salle remplisse le silence de son agaçant bourdonnement. Mais venait toujours le moment où, lasse de tourner sans cesse aux quatre coins de l’espace, elle se posait sur une vitre.

C’était l’instant que notre porte affectionnait : l’absence de bruit, la lente descente de la nuit, l’arrivée du gardien qui entamait ses rondes. Il commençait invariablement par la cuisine où il trouvait toujours de quoi satisfaire sa gourmandise ou étancher sa soif. Après sa petite collation, il partait dans les bureaux pour assurer son service.

À suivre…

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