Bib’n blog : La Nobiltà dell’ asino

Parmi les très beaux livres anciens que j’ai eu l’occasion de voir pendant mes années de travail à la bibliothèque d’Auch, l’un m’a particulièrement fascinée. Je lui avais consacré un article dans Bib’n blog, le blog de la bibliothèque aujourd’hui disparu.

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“ Procéder à l’inventaire du fonds ancien peut se révéler fastidieux si les ouvrages concernés ne sont pas d’un intérêt extrême, mais ce travail parfois ingrat est largement compensé par les découvertes de vrais trésors… La Nobiltà dell’ asino est une de ces perles réservées aux patients bibliothécaires chargés de recenser les livres conservés au frais dans leurs magasins. La page de titre contient les principales informations nécessaires à l’identification d’un ouvrage ancien. C’est donc naturellement, après l’examen de la reliure, la gourmandise du bibliothécaire. Et pour La Nobiltà dell’ asino, il y a de quoi se régaler avec cette première page…

 

Tenir entre ses mains un livre du XVIe siècle est déjà un privilège. Quand vient s’ajouter à ce premier élément un lieu d’édition prestigieux – Venise – le plaisir s’affirme. Lorsque enfin on découvre une illustration aussi burlesque que celle de La Nobiltà dell’ asino, la curiosité pousse à chercher plus d’éléments sur l’auteur et sur l’œuvre. C’est ainsi que j’ai entamé de longues et patientes investigations sur le rédacteur de cet étonnant pamphlet…

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La page de titre laisse supposer que La Nobiltà dell’ asino est l’œuvre d’Attabalippa du Pérou, avec la collaboration d’un certain Griffagno delli Impacci et que l’ensemble a été composé par Camillo Scaligeri dalla Fratta, mais les recherches bibliographiques nous conduisent à l’identité réelle de l’auteur : Adriano Banchieri, qui utilise également tous les noms que nous venons de citer comme pseudonymes… Dernière surprise : Adriano Banchieri était un moine et, à son entrée au noviciat de l’ordre olivétain, il a changé son prénom d’origine, Tommaso, en Adriano.

 

L’homme qui se cache derrière cette œuvre est un personnage étonnant ainsi que nous le révèle le sous-titre du livre de Cinzia Zotti intitulé Le sourire du moine : Adriano Banchieri da Bologna : musicien, homme de lettres, pédagoque, équilibriste sur le fil des querelles du Seicento. Cinzia Zotti, dans les premières lignes de son ouvrage, présente ainsi Banchieri :

« Moine polygraphe bolonais, Adriano Banchieri connut de son vivant une popularité indiscutable comme compositeur, organiste, pédagogue, écrivain. Il représente bien la vivacité des échanges culturels de l’Europe du XVIIe siècle ; une Europe qui parlait deux langues : le latin et le langage de la musique, tout en développant des idiomes nationaux cherchant à se structurer entre polémiques et rivalités régionales. »

 

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Étonnant personnage que ce moine musicien et poète facétieux mais respectant toujours parfaitement l’idéal des hommes de la Renaissance. Sa ville de naissance, Bologne, est le lieu où s’est implantée en 1088 la plus ancienne université du monde occidental. En 1563, soit cinq ans avant la naissance d’Adriano Banchieri, est inauguré le célèbre Archiginnasio ou École neuve, développement attendu de la prestigieuse université. C’est dans cette ville érudite que grandit notre moine musicien.

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Inventif audacieux, Adriano Banchieri fut très populaire en son temps. C’est ainsi que La Nobiltà dell’ asino, après plusieurs éditions italiennes, connut une version française – La noblesse, excellence et antiquité de l’asne -, une autre anglaise – The noblenesse of the asse – et une allemande. Beau palmarès d’édition pour une époque où les livres n’avaient pas la diffusion que l’on connaît aujourd’hui ! Cette indéniable popularité s’étend aussi et surtout à l’œuvre musicale de Banchieri. L’article que lui consacre La grande encylopédie – celle dite « de Berthelot », et qui fait encore référence aujourd’hui malgré son grand âge (XIXe siècle) – nous permet d’appréhender l’importance de la contribution de notre moine à l’histoire de la musique :

« [Adriano Banchieri] fut non seulement un compositeur remarquable de musique religieuse, mais encore un des théoriciens qui contribuèrent le plus à poser les bases de la science harmonique dans les premières années du XVIIe siècle. »

Est-ce ce travail novateur sur l’harmonie qui lui valut le surnom d’Il Dissonante dont ses contemporains bolonais le désignaient ? Toujours est-il qu’en regardant la page de titre très burlesque de La Nobiltà dell’ asino, on ne peut qu’adhérer à cette idée de rupture suggérée par le mot dissonant, rupture avec une vision trop classique de la musique ou de l’écriture. En faisant dire à son âne couronné, trônant devant une assemblée improbable d’animaux beaucoup plus prestigieux que lui : « Ragghiate meco » – « Brayez avec moi » – Adriano Banchieri s’aventurait avec humour dans la facétie insolite, propre à éveiller l’intérêt, le sourire et pourquoi pas la réflexion…”

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