Les animaux malades de la peste

Des générations d’élèves ont étudié les fables de La Fontaine et cette tradition se perpétue si j’en juge par les nombreux sites consacrés à ces textes. Des phrases entières de cet auteur restent gravées dans nos mémoires. Les animaux malades de la peste est sans nul doute une des fables que nous avons gardée dans un coin de notre tête. Elle a inspiré Gustave Doré qui lui a dédié trois illustrations.

“Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient ;
Plus d’amour, partant plus de joie.”

ANIMAUX MALADES PESTE 2 DORE

Dans l’urgence d’une telle situation, les animaux tentent de trouver une solution et, bien sûr, le roi est ici le lion.

“Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.”


Suit, dans le discours du lion, un aveu hypocrite qui suscite des réactions parmi ses sujets.

“Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons ;
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un péché ? Non non.
Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant beaucoup d’honneur ;
Et quant au Berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.”

Ces propos rassurent l’auditoire et chacun se sent désormais plus à l’aise. Seul l’âne  se met en devoir de faire son autocritique, comme le lion l’avait suggéré. Malheur lui en coûte…

“Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour, et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le Baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit Animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.”


Et pour parfaire la cruauté de l’histoire, la morale, cinglante, résonne encore de nos jours dans sa sinistre réalité…

“Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.”

Merci à la bibliothèque du Grand Auch pour les photos de ses fonds patrimoniaux.

7 réflexions sur “Les animaux malades de la peste

    • Je me régale toujours avec ces fables, d’autant plus que j’ai de nombreuses photos des gravures du fonds ancien de la bibliothèque où je travaillais.
      Certaines fables malgré tout prennent un relief singulier qui m’empêche de les remettre en lumière. Par exemple pour Le villageois et le serpent…

      • La voici dans le site suivant :

        http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/fables.htm

        LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT
        Esope conte qu’un Manant,
        Charitable autant que peu sage,
        Un jour d’hiver se promenant
        A l’entour de son héritage,
        Aperçut un Serpent sur la neige étendu,
        Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
        N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
        Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure;
        Et, sans considérer quel sera le loyer
        D’une action de ce mérite,
        Il l’étend le long du foyer,
        Le réchauffe, le ressuscite.
        L’animal engourdi sent à peine le chaud,
        Que l’âme lui revient avecque la colère.
        Il lève un peu la tête et puis siffle aussitôt,
        Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
        Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père.
        Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?
        Tu mourras. A ces mots, plein d’un juste courroux,
        Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête;
        Il fait trois serpents de deux coups,
        Un tronçon, la queue et la tête.
        L’insecte sautillant, cherche à se réunir,
        Mais il ne put y parvenir.
        Il est bon d’être charitable,
        Mais envers qui ? c’est là le point.
        Quant aux ingrats, il n’en est point
        Qui ne meure enfin misérable.

  1. Je connais certains fables de la Fontaine ou plutôt d’Esope mais je ne connaissais pas celle-là. Grâce à toi, je suis arrivée de vouloir relire ces fables. Merci !

  2. Je suis ravie de vous faire découvrir ces fables que tous les enfants de France ont un jour ou l’autre étudiées. Surtout à une passionnée de la France comme vous…

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