Littérature et… chimie !

En juillet 1933, Anaïs Nin séjourne au Grand hôtel Coirier à Valescure Saint-Raphaël. Dans une lettre adressée à Henry Miller –  et tirée de leur Correspondance passionnée parue chez Stock en 2007 – on trouve cette étonnante description :

sulfateuseHier, sur la route, il y avait un homme qui poussait une brouette. Sur la brouette, un tonneau plein d’un liquide turquoise. À l’aide d’un vaporisateur, il vaporise de l’insecticide sur les vignes. Les vignes prennent une couleur bleu-mauve. Très belle. Il vaporise aussi les façades des maisons, à l’occasion quand la vigne grimpe dessus. Le liquide retombe sur lui, si bien que sa casquette, ses épaules, son cou, ses mains sont couleur turquoise. Turquoise ! Peux-tu imaginer le plaisir que c’est de rencontrer cet homme couleur turquoise, avec son tonneau qui déborde et sa brouette toute tachée ? Cet homme se promène en peignant le monde ! J’ai vu le monde en train d’être peint, tranquillement, tandis que le soleil ruisselait. Peindre le monde, les vignes, les maisons, soi-même. J’aimerais accourir tout de suite et vaporiser de turquoise tes états d’âme.

Bien des années se sont écoulées depuis et les images poétiques qu’Anaïs Nin a voulu livrer à son complice et amant Henry Miller ont de quoi surprendre les lecteurs d’aujourd’hui, sensibilisés à tous ces produits chimiques qui nous entourent… Il est vrai que, sous sa plume, cet homme bleu qui repeint le monde en turquoise a de quoi séduire les âmes sensibles aux couleurs délicates. Mais si l’on y regarde d’un peu plus près, avec la connaissance des femmes et des hommes de notre temps, on se dit que ce viticulteur de 1933 encourait bien des risques pour sa santé en sulfatant ainsi ses vignes, sans masque et sans gants !
sulfate cuivreÀ l’époque de ce récit, personne n’évaluait vraiment les risques encourus avec l’utilisation des produits chimiques. La description faite pas Anaïs Nin laisse à penser que ce viticulteur avait, comme beaucoup d’autres, l’habitude de fabriquer son mélange de traitement pour préserver sa vigne du mildiou. Ce fongicide – et non pas « insecticide » – est utilisé depuis la fin du dix-neuvième siècle et se reconnaît aisément à sa couleur bleue.  C’est en 1878 que le champignon Plasmopara viticola débarque d’Amérique et commence ses ravages dans les vignobles français. On doit aux observations du botaniste Alexis Millardet et aux recherches du chimiste Ulysse Gayon la mise au point d’un mélange de sulfate de cuivre, chaux morte et eau, appelée bouillie bordelaise. Les viticulteurs avaient ainsi la possibilité de traiter chefdebienpréventivement leurs vignes en préparant eux-mêmes le produit nécessaire. D’autres utilisaient la poudre Chefdebien, élaborée à l’usine de Prades, mais dont l’efficacité était assez contestée par la profession.
Ainsi, cette belle image de l’homme turquoise perd un peu de sa superbe quand on sait que le sulfate de cuivre est un produit toxique, irritant pour les yeux et la peau et dangereux pour les organismes aquatiques. Les produits chimiques ont parfois de très belles couleurs. Il n’empêche que ce viticulteur couvert de sulfate de cuivre représente l’image d’un temps révolu où le principe de précaution était inconnu…
Mais que cela ne vous empêche pas de lire cette Correspondance passionnée entre Anaïs Nin et Henry Miller. La genèse de la création littéraire se révèle au fil des pages, bien autant que les sentiments extrêmes et ambigus de ces deux écrivains exceptionnels. Laissons Anaïs Nin conclure sa lettre…vignes martin

“Quand je reviendrai, nous lèverons nos verres au soleil – et aussi à tes pages  sur le nudisme dont tu serais incapable d’appliquer les principes, à tes discours sur la santé, le soleil, la nature, à tes contradictions et à tes pages les plus parfaites, à l’homme aux mains couvertes de peinture turquoise, à cette façon de peindre les vignes qui poussent, de peindre les feuilles qui tremblent, de peindre les états d’âme qui faiblissent, de vivre, de pousser sa brouette, de marcher, en buvant le soleil.”

NOTES

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